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Comment Twitter et Facebook américanisent la liberté d’expression francaise

Depuis quelques semaines, on assiste à une série de dérives autour de propos discriminatoires sur les réseaux sociaux. Si le phénomène n’est pas nouveau, il gagne en ampleur et en exposition. Les auteurs de ses propos s’abritent principalement derrière l’humour et la liberté d’expression.

Capture d’écran du hashtag #Unbonmusulman sur Twitter. Crédit : Mehdaax

Seulement, en France, notre liberté d’expression est encadrée par des lois. Dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, il est inscrit que : « Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions. » Mais il est aussi indiqué qu’elle connaît certaines limites, précisées par la loi. En effet, cette liberté peut subir des restrictions dans des cas de diffamation, d’insulte, de discrimination raciale, de négationnisme, d’incitation à commettre un crime, de menace, de propagande de méthodes pour se donner la mort. Mais aussi pour défendre des droits de propriété intellectuelle et l’enfance.

Dans des pays comme les Etats-Unis, cette liberté est quasiment totale. Le 1er amendement de la Constitution américaine précise que : « Le Congrès ne fera aucune loi pour conférer un statut institutionnel à une religion, [aucune loi] qui interdise le libre exercice d’une religion, [aucune loi] qui restreigne la liberté d’expression, ni la liberté de la presse, ni le droit des citoyens de se réunir pacifiquement et d’adresser à l’Etat des pétitions pour obtenir réparation de torts subis (sans risque de punition ou de représailles). » Il est donc possible de faire partie d’un groupe néo-nazi ou de porter un t-shirt explicitement raciste sans être inquiété légalement. Si la police fédérale surveille de près ce genre de groupe, elle n’agit pas tant qu’il respecte la loi et ne fait qu’exprimer ses idées.

Crédits : JAMIE SABAU / GETTY IMAGES

Une charte ne fait pas office de loi

Avec le rapprochement des peuples et des idées qu’a provoqué Internet, la définition de la liberté d’expression s’est globalisée, adoptant tacitement la version américaine.  Tout comme les séries américaines altèrent notre vision de la justice française. Ce phénomène s’est accéléré depuis quelques années avec l’émergence de réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter. Créés par Mark Zuckerberg et Jack Dorsey, les deux sites ont une charte d’utilisation basée sur la loi américaine et le 1er amendement. Là où il n’existait aucune charte d’utilisation pour Internet (hormis, bien entendu, le respect de la loi), on donne aujourd’hui de nouveaux « droits » et de nouvelles « règles » aux utilisateurs de ces réseaux.

Même si ces chartes ne remplacent pas la législation, elles infléchissent le comportement des internautes. D’autant plus quand on sait que Facebook est utilisé par plus d’un milliard d’internautes dans le monde, selon les derniers chiffres de Mark Zuckerberg, et environ 26 millions en France, selon les derniers chiffres Nielsen. Petit à petit, la notion de liberté d’expression française que possède les internautes est éclipsée et remplacée par une qui se veut plus large, plus permissive.

Comment s’étonner alors de voir le nazisme banalisé sur Twitter ? De voir des échanges de propos racistes dans des commentaires Facebook ? De voir un concours de blague sur les Juifs déraper en succession de propos antisémites ? En ne faisant rien pour tempérer ce genre de propos, Facebook et Twitter nous encouragent directement à nous exprimer « totalement et sans contrainte », favorisant ainsi ces comportements. Pire, les personnes tenant des propos contrevenant à la loi française (discrimination raciale, insulte, diffamation, menace…), ne comprennent même plus pourquoi ils n’auraient pas le droit de les exprimer, criant à la censure dès qu’une modération est faite ou qu’une plainte est déposée.

Des recours perçus comme répressifs

Bien sûr, il existe des recours : Facebook, comme Twitter, écoute généralement les demandes des gouvernements, des tribunaux ou des associations sur ce sujet. Les utilisateurs peuvent également signaler des propos ou des groupes offensants. Et un utilisateur peut faire l’objet d’une plainte s’il tient des propos illégaux.

>> Lire : « #UnBonJuif : après les plaintes, quels risques juridiques pour Twitter et ses utilisateurs ?« 

Mais ce ne sont que des solutions a posteriori, perçues comme répressives par les utilisateurs et qui ne sont pas toujours logiques. Facebook répond aussi favorablement à une demande de censure d’une image représentant un tableau de nu qu’au signalement d’un groupe islamophobe. De plus, elles ne permettent pas de rappeler aux internautes français que si la République française est fondée sur des notions de liberté, elle l’est tout autant sur le respect de l’autre. Faut-il pour autant faire de nouvelles lois ? Non, juste nous rappeler pourquoi ces restrictions existent.

LeMonde.fr, FLAVIEN HAMON, 19 Octobre 2012

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Facebook et le « paradoxe de la vie privée »

Facebook et le « paradoxe de la vie privée »

Scandale : un bug de Facebook rend publics les messages privés de (certains de) ses membres. La rumeur, lancée sur Facebook, relayée par MetroFrance, reprise par la quasi-totalité des médias, (mollement) démentie par Facebook, a généré un vent de panique sur les réseaux sociaux et dans les médias… au point que le gouvernement, via Arnaud Montebourg et Fleur Pellerin, vient de saisir la CNIL (MaJ : voir aussi l’interview que j’ai accordée à Arte sur ce vent de panique, et l’excellente synthèsede Michaël Szadkowski et Damien Leloup).

Facebook, de son côté, dément, avançant que « les messages sont de vieux posts du wall qui ont toujours été visibles sur les profils des utilisateurs [et que] il n’y a pas eu de bug ni de violation de la vie privée », laissant entendre que cette panique collective serait due au fait que « les internautes ont simplement oublié comment ils utilisaient le wall à l’époque ».

En attendant de savoir ce qui s’est vraiment passé, l’ampleur médiatique que prend cette information est révélatrice du « paradoxe de la vie privée » (voir La vie privée, un problème de vieux cons ?) auquel sont confrontés Facebook, en particulier, et les internautes en général : plus on partage, plus on s’expose, plus on a peur des atteintes à sa vie privée. Or, sur un réseau social, on mène une vie… sociale, et il est somme toute illusoire de pouvoir y mener une « vie privée« .

Facebook, initialement conçu pour permettre de communiquer entre personnes issues de la même école, du même sérail, est un « réseau social » qui, depuis, pousse ses utilisateurs à y mener une vie publique, tout en y révélant un maximum de données personnelles, de sorte de pouvoir « profiler » ses utilisateurs, et de commercialiser ces profils clients auprès d’annonceurs pour y afficher de la « publicité comportementale » et personnalisée, en vertu de l’adage qui veut que « Si c’est gratuit, c’est que vous êtes le produit« .

Cela fait des années que je me tue à répéter qu’il n’y a pas de « vie privée » sur Facebook : sur un « réseau social« , on mène une « vie sociale« , voire une « vie publique » (voir Pour en finir avec la « vie privée » sur Facebook). On attend donc avec impatience les explications de Facebook, qui venait par ailleurs d’annoncer qu’il suspendait la reconnaissance faciale de ses utilisateurs européens, afin de respecter les préconisations de l’autorité irlandaise chargée de la protection des données privées (DPC).

Petits espionnages entre amis

Accessoirement – si j’ose dire –, les gens n’ont pas attendu ce « bug » pour espionner leurs conjoints, enfants, parents, collègues, employés, patrons, colocataires, etc. : l’espionnage de la correspondance privée, autrefois réservé aux seuls services de renseignement et barbouzes, est aujourd’hui à la portée de n’importe qui, ou presque (voir mon petit manuel de contre-espionnage informatique).

En tout état de cause, ce « bug Facebook » n’est que la partie émergée de l’iceberg de ce « paradoxe de la vie privée » : il est en effet très simple de lire les courriels, SMS ou messages privés d’un quidam : il suffit d’attendre qu’il prenne sa pause déjeuner, qu’il aille aux WC, dormir ou regarder la TV pour entrer dans son ordinateur ou son téléphone portable…

Je me plais à penser que la majeure partie des fidèles lecteurs de ce blog ont installé un fond d’écran, protégé par un – bon – mot de passe, s’activant automatiquement dès lors qu’ils s’éloignent de leur ordinateur, qu’ils utilisent une session (protégée par un – bon – mot de passe) par utilisateur en cas d’ordinateur partagé, qu’ils pensent à se déconnecter de leurs comptes Facebook/mail/Twitter quand ils utilisent un autre ordinateur que le leur, ou encore que l’accès à leur téléphone portable est protégé par un (bon) mot de passe…

Las : rares son ceux qui protègent correctement l’accès à leurs ordinateurs et téléphones portables, facilitant dès lors – et hélas – l’espionnage de leurs correspondances privées par leurs conjoints, enfants, parents, collègues, employés, patrons, colocataires, etc.

De fait, la majeure partie des actes de malveillance (a fortiori d’espionnage) informatique émanent effectivement, non pas de « pirates informatiques » russes, roumains ou chinois, mais de gens que l’on connaît et côtoie… parce qu’ils peuvent accéder facilement aux ordinateurs, smartphones ou réseaux sociaux de personnes qu’ils jalousent, suspectent, pour leur nuire ou, plus simplement, « pour rigoler« …

Il ne s’agit bien évidemment pas de défendre de telles pratiques, mais l’ampleur de la polémique autour des messages privés de Facebook montre à quel point les internautes attendent de Facebook qu’il protège leur vie privée… alors même que, et souvent, ils ne la protègent pas eux-mêmes correctement.

Licenciés à cause de Facebook, ou dénoncés par leur « ami » ?

Nombreux furent ceux qui s’enflammèrent ainsi, en 2010, au sujet de ces salariés qui avaient été licenciés « à cause de Facebook« , et parce qu’ils y avaient dénigré leur employeur… à ceci près que Facebook n’était en rien responsable de leur licenciement : ils avaient tenus ces propos « en privé« , propos qui avaient été copiés/collés par un collègue afin de les « dénoncer » à leurs supérieurs, un peu comme si leurs propos avaient été enregistrés dans une soirée privée, à leur insu, avant que d’être « balancés » (voir Pour en finir avec les licenciements Facebook).

Le problème, ce n’est pas Facebook ni les réseaux sociaux, mais ce que l’on y fait, et comment. En l’espèce, un « réseau social » n’a pas pour vocation première de protéger notre « vie privée« , mais de nous permettre de mener une « vie sociale« , et donc « publique » par défaut, « privée » lorsque l’on y prend soin de se protéger.

Cela n’exonère donc en rien Facebook de ses responsabilités s’il est démontré qu’il a effectivement rendu publics des messages privés. Il n’en reste pas moins que si l’on veut converser en toute confidentialité, le mieux est encore d’utiliser un logiciel – ou de passer par un service – expressément conçu pour cela, et non par un réseau social dont la vocation commerciale est de vous pousser à vous dévoiler…

Le problème se situe entre la chaise et le clavier

Pour autant, le problème n’est pas Facebook en particulier, les réseaux sociaux ni l’Internet en général : laisser entendre que si les utilisateurs de Facebook voient leur vie privée violée, c’est qu’ils l’ont bien cherché, revient à expliquer à une femme que, si elle a été violée parce qu’elle a bronzé les seins nus, ou qu’elle arborait un décolleté, c’est qu’elle l’avait bien cherché (voir Les RG l’ont rêvé, Facebook l’a fait… #oupas).

Facebook est fait pour partager des informations, et donc les rendre publiques. Accessoirement, on peut aussi y poster des messages privés. Si des messages privés ont effectivement fuité, Facebook devra probablement s’en expliquer devant un tribunal – nonobstant le « bad buzz », et les répercussions sur le cours de son action. Il n’en reste pas moins qu’en termes de sécurité informatique, et donc de vie privée, le problème se situe entre la chaise et le clavier

Occasion de rappeler qu’il existe par ailleurs de nombreux logiciels et services expressément conçus pour protéger nos données et communications privées. Vous voulez protéger vos mails ? Utilisez GnuPG. Vous voulez communiquer de façon instantanée ? Optez pour Jabber+OTR, ou donnez-vous rendez-vous sur crypto.cat (voir Journalistes : protégez vos sources !).

En tout état de cause, et si vous avez quelque chose à dire, partager ou exprimer en toute confidentialité, ne le faites pas sur un « réseau social »… Occasion de repartager ces premières pages du livre que j’ai consacré à ces questions, La vie privée, un problème de vieux cons ?

Le Monde.fr, JEAN-MARC MANACH, 25 septembre 2012